
Dans le cadre de 4e édition du Festival Verdun-sur-Fleuve | Été 2026 le Comité d’écriture de Demain Verdun a lancé un appel à textes visant à unir nos voix pour parler d’amour à notre cher fleuve. Les membres de la communauté verdunoise étaient invités à écrire un texte en français ou en anglais et au format libre ― poème, slam, texte d’opinion, souvenir personnel ou collectif, oeuvre de fiction, etc. ― portant sur le fleuve Saint-Laurent | Magtogoek, ses paysages et ses écosystèmes.
Quatorze personnes qui ont répondu à l’appel. Onze se sont prêtées au jeu et sont montées sur la scénette du café Komma Rosta pour réciter leur texte lors d’une lecture publique toute en convivialité, tenue le samedi 15 août 2026 pour clôturer le Festival.
Nous vous invitons à découvrir, reparcourir et partager ces textes.
En espérant vous rejoindre, vous faire vibrer, vous émouvoir.
Ariane Perras et Anne Bergeron-Langlois
Créatrices de Verdun-sur-Fleuve 2026
(Méditation de pleine conscience pour le Festival Verdun-sur-Fleuve | événement du 30 juillet 2026)
Un lieu façonné par l’eau, le temps… et les humains
Oh combien nous sommes privilégiés à Verdun, de vivre près des berges du Saint-Laurent, l’un des plus grands fleuves du monde. Depuis les Grands Lacs jusqu’au golfe, puis à l’océan Atlantique, ses eaux parcourent près de 1 200 kilomètres. Chaque goutte qui passe devant nous à Verdun poursuit un voyage commencé bien avant notre rencontre, et continuera sa route longtemps après notre départ.
Le fleuve est bien plus qu’une masse d’eau. Il est une mémoire vivante.
Depuis la fin de la dernière période glaciaire, il y a près de dix mille ans, il façonne les paysages que nous habitons aujourd’hui. Lentement, patiemment, il a sculpté les berges, nourri les forêts, créé des milieux humides d’une richesse exceptionnelle et offert un refuge à une multitude d’espèces animales et végétales.
Bien avant que Montréal n’existe, bien avant les routes, les ponts et les immeubles, ces rives étaient déjà parcourues par les Premiers Peuples.
Le fleuve était leur route.
Il était leur garde-manger.
Il était leur école.
Il était un être vivant avec lequel on entretenait une relation faite de respect et de réciprocité.
Aujourd’hui encore, nous reconnaissons que nous nous trouvons sur un territoire fréquenté depuis des millénaires par les peuples autochtones, notamment les Kanien’kehá:ka (Mohawks), dont la présence continue d’enrichir l’histoire et la vie de cette région.
Les rapides que nous voyons et entendons à Verdun ont longtemps représenté un immense défi pour les voyageurs.
Le courant y devient puissant.
Pendant des siècles, les canots devaient être portés à terre pour contourner cet obstacle naturel avant de reprendre leur route. Ces portages sont devenus des lieux de rencontre, d’échange et de coopération entre les peuples.
Puis sont arrivés les explorateurs européens, les colons, les commerçants et les bâtisseurs.
Le fleuve est demeuré la grande voie de communication de l’Amérique du Nord.
Au XIXe siècle, le canal de Lachine a permis de contourner les rapides et a favorisé l’essor industriel de Montréal. Cette industrialisation aura malheureusement aussi contribué à la pollution de notre environnement et à la dégradation de la biodiversité. Au tournant des années 60, les stations de métro de Verdun et De l’Église ont été construites et la terre tirée du sol a servi à développer le grand parc riverain des Berges de Verdun que nous connaissons aujourd’hui, où nous pouvons venir relaxer et nous promener à pied ou à vélo. Le Parc des Rapides à LaSalle a été créé, là où on avait construit au début du siècle une centrale hydro-électrique. La centrale a cessé ses activités, les sentiers ont maintenant remplacé les installations industrielles.
Peu à peu, le lieu a retrouvé un autre visage.
La nature a repris sa place.
Les oiseaux sont revenus.
Les arbres ont grandi.
Aujourd’hui, le Parc des Rapides est reconnu comme l’un des plus beaux sites d’observation des oiseaux au Québec. Plus de deux cents espèces y ont été observées au fil des saisons. Les hérons, les canards, les balbuzards, les cormorans et de nombreux oiseaux migrateurs trouvent ici nourriture, repos et protection.
Ce lieu nous raconte une histoire d’équilibre retrouvé.
Une histoire où la nature et les humains apprennent, peu à peu, à cohabiter autrement.
Lorsque nous prenons le temps de nous arrêter sur les berges du Fleuve, nous faisons partie, nous aussi, de cette histoire.
Nous ne sommes pas de simples visiteurs.
Nous devenons des témoins.
Et peut-être même des gardiens.
La prochaine fois que vous vous y promènerez, n’allez pas seulement observer le fleuve.
Entrez en relation avec lui.
Le fleuve nous rappelle une vérité simple et profonde :
Tout change.
Chaque instant est nouveau.
L’eau qui passe devant nous ne reviendra jamais exactement sous la même forme.
Et pourtant, le fleuve demeure.
Il nous enseigne que l’identité ne réside pas dans l’immobilité, mais dans la continuité du mouvement.
Nous aussi, nous changeons constamment.
Comme le fleuve, nous avançons sans jamais être tout à fait les mêmes.
La pleine conscience nous invite précisément à cela : accueillir ce mouvement avec curiosité, avec douceur et avec confiance.
Aujourd’hui, je vous invite donc à laisser le fleuve devenir votre compagnon de méditation.
Tes mains plongées dans l’eau, au creux de mes bras. Je regarde les hirondelles au-dessus de nos têtes, virevolter dans le ciel bleu. Tu patauges, souriant, dans ce fleuve aimé. Des gouttelettes brillantes éclatent au choc de tes doigts. Ton rire qui perle à la surface.
Entre les arbres, les vitrages reflètent les nuages. Une nuée d’oies s’annonce derrière nous, flotte vers le littoral. Un balbuzard immobile au loin, observe, repart. Tu poses tes pieds sur le sable, arques le dos, te relèves. Mes mains sur ton corps, tu fais quelques pas, te penches en avant, replonges tes mains.
Le balbuzard plonge à son tour, remonte, bredouille. Les poissons s’écartent. De l’autre côté des flots, un brochet glisse dans le gosier d’un héron aux pattes longues, fixées entre les roseaux.
Une mèche échappée de mon chignon, chatouille ton cou. Tu ne remarques rien. Le long du sentier, filent les vélos sur le bitume. Casques pointés. La sueur qui coule. Le paysage inaperçu. Oublié.
J’avance plus loin dans l’eau vive, mes genoux mouillés frôlent les vagues d’un courant encore timide. Devant nous, des herbes invisibles, battues par les remous. Au sud, vrombissent les Rapides. Eau claire, bois d’épave lessivé.
Le froid du fleuve t’indiffère. Ton jeu t’anime davantage. Dans les broussailles de l’île aux Chèvres, deux visons se chamaillent. Un carouge déploie ses ailes. Le vent prend dans les feuillages.
Les clapotis de tes orteils rappellent mon attention. Je vois mes pieds au fond de l’eau. Tu te retournes, touches mon visage. Les yeux gris de mon grand-père qui me regardent. Le sourire de ta grand-mère qui me répond.
Autour de tes cheveux, toute la beauté de ce chez nous que j’ai choisi. Ton petit dos se rapproche. Tes bras sur mes épaules. Une empreinte que je veux laissée dans ma mémoire.
Les trilles d’un bruant, les stridulations d’une cigale nous bercent. Envoûtantes. Trois sternes tournoyantes célèbrent avec nous cet été qui n’en finit pas.
Un bout de lune se lève au large, blanche, blafarde. Tes jambes contre mes hanches, ton souffle accordé au mien. Nous resterons encore un peu.
Chercher à définir son identité dans le large d’un fleuve
Entre 2 rives
Je navigue dans la rivalité infinie ;
Entre la femme et l’enfant
les responsabilités et l’émerveillement
Je me découvre et grandit ici
petite fleur qui pousse sur les berges
et de mon nid, j’observe
La terre qui s’écarte et laisse couler la source qui abreuve
La vie qui se crée à même le courant
et parfois contre
Les pourtours qui accueillent
Les caresses de son flux incessant
Des gens qui se nourrissent
qui se rafraichissent
qui admirent
Et dans ce que l’on construit
Il y a les ponts
Entre Terre et terre
Entre Hérons et Poissons
Ou Vers une ancienne maison.
Ou Les embarcations
Qui nous permettent de le suivre…
Dans sentir battre son cœur,
C’est un écosystème fragile
à ne pas détruire par nos actions
Son accès est un privilège
En prendre soin est plus qu’un choix
C’est un devoir envers notre richesse
Avant que l’essentiel ne se noie
Nous ne sommes que visiteurs
Et le fleuve tout entier à la fois
Raconte-moi
Par le petit chemin étroit, toujours tu viens à ma rencontre, tout près de moi
Si près de moi
Ainsi que le moineau sautillant,
la bavarde corneille,
la couleuvre,
le papillon,
la fourmi
et même le vent y déposent des graines
Comme ces graines
je transporte aussi la vie !
Je suis une forêt flottante,
un garde-manger,
un refuge.
La lumière du soleil ne fait pas seulement scintiller mes vagues.
Elle nourrit aussi ma vie cachée :
Les algues,
les herbiers aquatiques,
véritables pouponnières pour les poissons,
les amphibiens
et une multitude de minuscules êtres vivants,
sans oublier les mammifères
Tu ne me connais pas en profondeur,
mais tu connais si bien
Non seulement mon odeur, mais, aussi
L’odeur sucrée des fleurs que visitent les pollinisateurs,
le parfum de mes berges
où s’épanouissent les plantes indigènes.
Tu connais aussi le grondement de mes rapides.
Souvent au loin,
tu aperçois les cormorans,
les hérons,
les mouettes dessinant le ciel
Avec ou sans nuages.
Tu t’émerveilles
lorsque les mouches à feu dansent au clair de lune
et qu’enfin tu entends les criquets.
Tu te réjouis de la présence du saule pleureur
au Quai de la tortue ,
de sa magnifique couronne majestueuse
qui offre son ombre
aux grandes chaleurs de l’été,
autant à toi qu’aux oiseaux.
Tu te réjouis aussi
du chant de mes glaces
lorsqu’au printemps elles se brisent.
Tu as même aperçu un renard
dérivant sur l’un de mes radeaux de glace,
un voyage si inattendu.
Fleuve :
Je sais que ton eau est captée, traitée.
Je la bois.
Elle devient mon sang, mes cellules, mes larmes de joies
je te suis si infiniment reconnaissante.
Un frappé Saint-Laurent
(un verre d’eau)
À ta santé !!!
Que le cycle recommence, encore et encore,
comme il le faisait avant moi,
comme il le fera après moi.
Sache que,
Tes tempêtes sont mes tempêtes.
Tell Me… I’m Listening
From the River’s Voice
Along the narrow little path, you always come to meet me,
so very close to me,
together with the hopping sparrow,
the chatty crow,
the garter snake,
the butterfly,
the ant,
and even the wind
that scatters its seeds.
Like those seeds,
I carry life.
I am a floating forest,
a pantry,
a refuge.
The sunlight does more than make my waves sparkle.
It also nourishes the life hidden beneath my surface:
the algae,
the underwater meadows,
true nurseries for fish,
amphibians,
countless tiny living creatures,
and the mammals that depend on me.
You do not know me in my depths,
yet you know me so well.
You know not only my own scent,
but also the sweet fragrance of flowers visited by pollinators,
the perfume of my shores
where native plants flourish.
You know the thunder of my rapids.
Often, in the distance,
you see cormorants,
herons,
and gulls
drawing across the sky,
with or without clouds.
You marvel
when the fireflies dance beneath the moon,
and at last
the crickets begin to sing.
You delight in the weeping willow
at Turtle Wharf,
its magnificent, royal crown
offering welcome shade
through the heat of summer,
to you and others as well as
to the birds
You rejoice, too,
in the song of my ice
as it breaks apart each spring.
You even witnessed a fox
drifting upon one of my ice rafts—
such an unexpected voyage.
Yes, River,
I know your water is drawn,
treated,
and shared.
I drink it.
It becomes my blood,
my cells,
my joyful tears.
I am deeply grateful to you.
A St. Lawrence Frappé—
a simple glass of water—
Here’s to you! To your good health
May the cycle begin again,
and again,
as it did before me,
and as it will long after I am gone.
Know this:
Your storms are my storms.
À six heures du matin, une notification entre sur mon cellulaire : « Urgent, appelle-moi ».
À l’extérieur, l’air est humide, le soleil se lève doucement. Devant chez moi, je compose le numéro.
Ton chum répond et – comme une vague d’eau froide qui m’asperge de plein fouet et me glace – m’annonce ton décès.
Sans voix, j’entends ses larmes couler sur ses joues.
Immobile, sans solution et rempli de compassion, je l’écoute.
Je me sens si impuissant.
Je dois bouger. Je marche sans but.
Rendu à la rue de l’Église, après un petit signe de croix devant Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, je me rends finalement à la plage de Verdun.
Je veux voir le fleuve.
Il me fait penser à toi. Fier, imposant, rassurant, plein de vie, présent, rafraichissant et rempli de surprises.
Comment ne pas l’aimer… Le fleuve est un miroir de possibilités.
Je me penche pour voir mon reflet, mais c’est ton visage que je vois.
Tu étais une digne descendante des Filles du Roy, ces femmes courageuses qui ont traversé l’océan à partir de la vieille Europe et qui ont survécu à des tempêtes. Ces femmes te fascinaient, elles qui se sont installées dès leur arrivée en Amérique face au Majestueux. Toi aussi tu aimais venir admirer sa beauté.
Je repense à cette photo que nous avons prise devant la Maison Nivard-de Saint-Dizier, près de LaSalle. Un autoportrait où notre jeunesse semblait
immortelle; une fontaine de Jouvence que nous aurions bue jusqu’à plus soif.
C’est ma préférée de nous deux.
Tu avais la fougue des courants des Rapides de Lachine. Malgré les malheurs,
tu gardais la tête haute, et l’espoir te gouvernait.
Femme forte.
Femme libre.
Tu avais finalement trouvé ta route, mais aussi ton capitaine pour parcourir le long chemin sinueux de la vie.
Quelle tristesse. Un naufrage, mais sans bouée de sauvetage.
À quelques jours de ton anniversaire, ton capitaine s’apprêtait à demander ta main pour souligner ta journée.
Une fiancée de la mer…
Est-ce que tu te serais mariée sur une plage?
Une étoile de mer filante…
En hiver, le fleuve se couvre d’un long manteau blanc. Tu aimais te couvrir de
vêtements somptueux. N’est-ce pas dans une boutique de mode que nous avons fait connaissance, grâce à ton collègue de Verdun?
Le gars d’automne que je suis a fait ta rencontre entre le printemps et l’été, à l’heure où les bourgeons foisonnaient dans toute la ville. Un coup de foudre cosmique. J’avais enfin trouvé mon étoile du Nord, celle qui allait me guider.
Spirituelle, tu faisais confiance à la Lune et as ses effets sur les marées. Tu étais la fille d’un soleil lumineux. Tu irradiais. On bénissait ta présence, ta chaleur.
Il y a toutes sortes de faunes à Verdun. À partir du fleuve, on peut apercevoir des poissons qui nagent dans l’eau et des canards qui pataugent à la queue leu leu.
Des écureuils, des rats musqués et d’autres mammifères se promènent dans les boisées. Des oiseaux volent dans le bleu du ciel : outardes, goélands, corneilles.
Mais en ce moment, je vois un pigeon. J’ai envie de lui transmettre un message.
Toi, tu me disais : « ça doit être plate être un pigeon! »
Tu étais féline. Telle une prêtresse égyptienne qui vénère les chats, tu couvrais tout un royaume.
Moi, je suis devant l’immensité, je ne crains pas l’eau et ses courants. Sur le bord du fleuve, entouré des arbres et de sa végétation, je sens la brise du large qui me caresse le visage. Je ferme les yeux et je peux sentir ta présence. Tu es à mes côtés.
Tu voulais que l’on prenne soin de nous-mêmes.
A-t-on pris soin de toi ?
Le fleuve cache des mystères.
Toi, que cachais-tu?
En nous quittant, tu transportes tes secrets vers une destination inconnue.
Le chant des sirènes a-t-il rejoint ta voix? Moi, je n’entends que la musique du silence.
Assis devant le fleuve, je pleure des larmes
The first time I saw the St. Lawrence, I was a child. I was young and really could not appreciate her worth.
The second time I saw the St. Lawrence I was a young adult. My friend wanted to surprise me and took me to the riverbank to see the sunrise. I had lived in Montréal all my life and never realized how accessible and close we could be to the river. She said, “that’s the beauty of Verdun “. She never wanted to leave Verdun because she never wanted to give up being close to the river.
Some years ago, I found myself having to move and her words came back to me. The pull of the river took hold and I moved to Verdun. Being so physically close to this majestic river gave me an opportunity to forge my own relationship with her. With the passing of time, I have been able to experience her in all her moods.
In the Spring, she is overflowing and boundless. Her water is cold, crisp and clear. She is vibrant and full of energy after the frosty winter.
In the Summer, she is happy and full of life, she shares with everyone who partakes in her energy. Sometimes she is so intense that she takes people away with her forever.
In the Autumn, she becomes contemplative. The leaves from the trees fall and she takes on the hues of the season. Sometimes she is shallow and waits for the rains to feed her.
And finally, in the Winter, if you are lucky, you can walk on her frozen water. As you look far into the white horizon and blue sky, everything stands still. You think, just for one moment that you are far, far from the city.
The St. Lawrence is rich with life and she is life itself. She has a pulse that changes with the seasons. She is our own mighty, grand St. Lawrence.
Ma relation avec le fleuve a commencé il y a sept ans. J’appliquais rigoureusement les mesures de réduction de consommation d’eau et je sommais mon entourage de faire de même. J’en comprenais l’importance, mais ne soupçonnais pas ce qui se cachait derrière cette vaste étendue d’eau. De l’Île Rock jusqu’au Bic, mon rapport au fleuve s’est déconstruit. Il s’est placé dans le réel, l’émotif, le fragile et l’émerveillement.
Depuis, j’explore son langage fait de rapides et de vagues que la faune et la flore des écosystèmes marins habitent.
Très Cher Fleuve,
Je contemple tes eaux qui coulent vers l’estuaire, vers l’océan Atlantique. Tu te mêles à ses eaux. Ensuite tu encercles le globe dans un système circulatoire hydratant qui relie et nourrit tout ce qui vit sur la planète Terre.
J’étais petite fille avant l’ère du téléphone, et bien avant la découverte de l’Internet. Mon père était marin. Quand j’avais six ans, il a fait naufrage et puis s’est établi à l’île Maurice. J’avais douze ans quand il est revenu en Angleterre pour reprendre sa famille. Pendant son absence j’allais m’asseoir sur le bord de la mer d’Irlande à contempler l’eau qui devenait l’océan Atlantique, puis l’océan Indien, et qui aboutissait dans le havre de Port Louis, où travaillait mon papa. Je me rapprochais de lui
à travers l’eau.
Qui prend mari, prend pays. J’ai quitté Liverpool sur un Manchester Liner et franchi tes eaux en route pour Chicago. Avec bagages une malle et un nouveau mari. Sur les bords de Lac Michigan, seule dans un continent où je ne connaissais personne, je me connectais à tout ce que j’aimais à travers tes eaux. Merci d’avoir été là pour moi.
Lors de mon passage vers l’intérieur du continent je fus ébloui par ton immensité, ta splendeur, ta beauté. Je suis revenu au Québec pour te découvrir. J’ai marché sur tes grèves, observé tes oiseaux, humé le parfum de tes fleurs. Vécu le summum des moments magiques de ma vie.
Au crépuscule, au large des Escoumins, j’attendais en ‘wet suit’, assise dans un zodiaque à moteur coupé. Silence. Jusqu’au moment où les baleines faisaient surface, commençaient à se parler, se mettaient à chanter. Une paix immense m’a envahie. Je me sentais une avec elles depuis la nuit des temps. Une partie intégrante de toute vie. À partir de ce moment, je ne suis plus jamais sentie seule. Merci Magtogoek.
À plusieurs reprises depuis des baleines viennent à ma rencontre ailleurs dans les eaux de la Terre. Et je me suis engagé à protéger ces eaux afin que la magie des baleines demeure pour des générations à venir.
Savais-tu cher fleuve que le 15 mai 2017 le Parlement de la Nouvelle-Zélande (Aotearoa) a voté une loi historique qui accorde au fleuve Whanganui la personnalité juridique. Il devient ainsi le premier fleuve au monde reconnu comme une entité vivante, indivisible et dotée de tous les droits d’une personne physique.
Le texte concrétise 160 ans de combat mené par la tribu locale. Le fleuve possède ses propres droits, pouvoirs et devoirs. Il peut notamment être représenté en justice en cas de pollution ou de dégradation. La gestion du fleuve est confiée à un organisme de tutelle composé d’un membre désigné par les Māori et d’un membre désigné par la Couronne. Ils parlent et agissent au nom du fleuve.
Plus excitant encore en février 2021 ta tributaire Mutehekau Shipu, la rivière Magpie, est devenu le premier cours d’eau au Canada à se voir reconnaître une personnalité juridique et des droits propres, grâce à des résolutions coordonnées du Conseil Innu d’Ekuanitshit et de la MRC de la Minganie. Elle s’est vu attribuer neuf droits fondamentaux parmi lesquels le droit de couler et de maintenir sa biodiversité et son intégrité écologique. Je rêve qu’on se réconcilie avec les Premières Nations en travaillant ensemble pour que d’autres de tes affluents deviennent des personnes juridiques.
Aussi savais-tu que le Cadre mondial de la Biodiversité de Kunming-Montréal a été adopté le 19 décembre 2022 lors de la COP15 à Montréal? Le Canada et plus de 195 pays ont résolu, entre autres, de conserver au moins 30% des terres, des eaux intérieures, et des zones côtières et marines de la planète. D’ici 2030….SNAP Québec, dont mon petit-fils aîné y travaille activement.
Moi j’ai des plans pour éventuellement te rejoindre. Mes cendres seront en partie destinées à nourrir un prunier de Damas, et en partie jetées dans tes eaux au large de Port au Persil. Là où un immigrant écossais a bâti une chapelle presbytérienne et planté de la campanula rotundifolia, les ‘harebells’ de nos enfances au Royaume-Unie. Cher fleuve, tes bras ouverts nous ont tous accueillis. Nous t’avons offert polluants, plastiques, mégots, excréments. À nous de faire amende honorable, te nettoyer, te respecter, te restaurer, te redonner ta personnalité.
Merci de m’avoir soutenu ma vie durant. Je t’aime.
346 pas
J’ai le privilège d’habiter Verdun, à 260 mètres du fleuve Saint-Laurent. 346 pas et j’ai les pieds dans l’eau. Le fleuve est refuge, introspection, calme et force. Il me fait du bien. Longer les berges, suivre le courant ou au contraire, se rapprocher du grondement des rapides de Lachine, où que j’aille, aucun jour ne ressemble à un autre. Il y a l’heure du passage des aigrettes, celle du merle, celle du cardinal rouge, et c’est toujours l’heure du carouge à épaulettes. Des lucioles, un castor furtif, des verges d’or, les berges explosent de biodiversité. Mais là où s’implante le roseau commun (Phragmites australis), une espèce exotique envahissante, le paysage s’appauvrit.
Bien plus qu’un îlot rocheux
Un peu par hasard et un peu au travers des recherches, en 2024 j’entends parler d’un projet de restauration de l’île Rock mené par l’organisme Héritage Laurentien. J’ai la chance cet été-là de participer à quelques journées bénévoles et de rencontrer Duane Boisclair, gardien de l’île Rock qui partage avec passion son amour pour la carmantine d’Amérique (Justicia americana), cette plante semi-aquatique dont la conservation est aujourd’hui menacée.
Héritage Laurentien (www.heritagelaurentien.org) est un organisme qui participe à la protection du patrimoine naturel et de la biodiversité de la vallée du Saint-Laurent dans le grand sud-ouest de Montréal. Un de ses mandats consiste à protéger l’île Rock, un habitat floristique protégé situé au pied des rapides de Lachine. Ce petit îlot rocheux abrite en effet une des rares populations de carmantine d’Amérique et c’est là que Duane intervient. Engagé en 2018 comme gardien de l’île, il mène une lutte sur deux fronts: le respect des usages sur l’île et le contrôle du roseau commun.
Transportons-nous sur l’île Rock six saisons plus tard, en cette journée de juillet que j’y passe en compagnie de Duane et d’un groupe de bénévoles : on y voit quelques tiges à peine de roseau à arracher, un quai flottant invitant les kayakistes à accoster sans dégrader les berges et une talle de la ravissante carmantine en fleurs.
Cette fois-ci ce n’est pas sur l’île que nous nous rencontrons, mais toujours au bord de l’eau. Duane a grandi dans l’environnement du fleuve Saint-Laurent, sans jamais trop s’en éloigner. Sa défense du fleuve commence aux Grands Lacs pour se rendre jusqu’au Golfe et il se réjouit de ne pas se savoir seul : les gens de Verdun aiment le fleuve et posent des gestes concrets pour sa protection. Duane anticipe de grands défis à l’horizon. Le changement climatique façonnera certainement le lit fluvial, nos berges, leur végétation. Y faire face demandera un effort d’intendance, de responsabilisation, de conservation et de mise en valeur.
Un groupe d’enfants passe devant nous, nous les saluons et Duane leur souhaite un beau fleuve en santé lorsqu’ils seront grands.
Vision et ténacité
Nous sommes en 2025 et par un après-midi d’été chaud, bien trop chaud, je rencontre Joan et Oz Obukuro de Renature Montreal. Assis à l’ombre près du fleuve, nous échangeons un long moment sur leurs actions de restauration des berges et je repars avec une enveloppe de semences d’herbacées indigènes serrée contre mon coeur.
Nous nous recroiserons quelques fois par la suite et je les rejoins un beau matin d’avril pour une plus longue conversation. Il suffit d’ailleurs de passer près du Grand Potager en matinée pour trouver Joan et Oz, les mains dans la terre. Leur motivation ne provient pas de l’eau, mais bien des airs. La diminution des populations d’oiseaux les inquiète, ils font allusion à un naturaliste de longue date qui évoquait des branches pliées par le poids des parulines, une image qui les frappe. C’est lorsque le couple comprend que cette baisse est en partie liée au manque d’insectes pour les nourrir que vient la décision de prendre les choses en main et de leur recréer un habitat propice en plantant des espèces indigènes.
Renature Montréal (www.renaturemontreal.ca) voit alors le jour, et autorisation de l’arrondissement en main, Joan et Oz s’entendent avec le Grand Potager de Verdun pour revitaliser les plates-bandes derrière les serres, où le pâturin des prés cède la place à une soixantaine d’espèces indigènes. Puis c’est un jardin indigène qui est aménagé devant la serre. Avec un budget minime, de la volonté à en revendre, une bonne dose de patience et un grand sens de l’observation, le couple transforme doucement le secteur, le régénère. Les pollinisateurs festoient dans l’agastache, la vergerette et l’onagre qui attirent aussi le regard curieux des passants.
Emballés par la douce saison qui commence, ils me montrent les nouveaux projets, les essais qu’ils font avec diverses semences. Entre la rive et la piste cyclable, malgré le roseau commun de chaque côté, les tiges de renouée du Japon sous nos pieds et le pâturin des prés derrière nous, rien ne semble les décourager. Ils célèbrent au contraire toutes les victoires, comme ces traces nouvellement laissées par des marmottes, alors qu’elles avaient disparu des parages.
Nous parlons équilibre, retour des espèces sauvages, rétablissement de la biodiversité. Ils aspirent à agrandir leur secteur, semer des espèces riveraines et poursuivre la sensibilisation de la population. De temps à autre une bénévole s’approche, vient les saluer. Je les quitte en promettant de revenir désherber avec eux durant l’été.
Restaurer en famille
Cindy, son conjoint Leonel et leur fils Fabian, membres de la SBM et résidents de Verdun, arpentent souvent les berges, jumelles en main. La présence de roseau commun les chicote et ils saisissent l’occasion d’un appel à projets citoyens de la Maison de l’environnement de Verdun pour présenter le leur : la restauration un secteur des berges par le contrôle du roseau et son remplacement par des espèces indigènes. Le projet est approuvé et la famille sera souvent accompagnée de bénévoles pour l’exécution du chantier. C’est modeste en superficie et avec un choix clair, me dit Cindy : faire petit, mais bien faire.
Sans renouvellement de projet en vue avec la Maison de l’environnement, la famille compte tout de même le poursuivre cet été, ne serait-ce qu’en arrachant les repousses de roseau commun pour donner une chance aux arbres et aux arbustes de pousser. Voisins du fleuve, ils apprécient le calme qu’ils y retrouvent, observer ses changements au fil des saisons, saluer la fin de l’hiver avec l’arrivée des carouges et regarder passer toutes les espèces d’oiseaux au printemps.
Cindy souhaiterait que les personnes responsables s’occupent plus des berges, que l’enjeu des espèces envahissantes soit pris plus au sérieux. Elle aimerait aussi que les gens soient mieux informés, pour pouvoir mieux apprécier les berges, les protéger et prendre conscience du fait que les espaces ne sont pas seulement pour les humains. Même en milieu urbain, nous les partageons avec d’autres espèces.
346 pas
Ces quelques personnes avec lesquelles j’ai eu la chance d’échanger ne sont pas les seules à s’impliquer, aussi insurmontable que la tâche puisse paraître. J’aime le fleuve, il me fait du bien, mais encore plus ces personnes qui l’aiment aussi, assez pour lui donner de leur temps, coeur, âme et tête, comme dirait Duane.
(Une adaptation verdunoise de la fable « Le Chêne et le Roseau » de Jean de La Fontaine)
Le Saule un jour dit à la Carmantine de l’Île Rock :
« Vous avez bien sujet d’accuser les humains,
Les changements climatiques aggravés,
Les variations de température en été,
Les invasions de phragmites et les étiages artificiels des barrages ou autres piétinages ;
Un Colibri pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d’aventure
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au mont Royal pareil,
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphir.
Encore si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre l’île et ses rivages,
Vous n’auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l’orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La Nature envers vous me semble bien injuste.
– Votre compassion, lui répondit l’aquatique Arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. »
Comme elle disait ces mots,
Du bout de l’Île-des-Sœurs accourt avec furie
La plus terrible des tempêtes
Qu’un Nordet eût porté jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; la Carmantine plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds au roc de l’île ne tenaient finalement pas si fort.
nouveaux voisins hérons, aigrette, outardes, demoiselles, et nouveau lit d’extase mousse
le héron se lave sur sa roche tous les matins quand je bois mon café
dehors le soleil n’entre pas dedans
je sors pieds nus
je me glisse dans le fleuve et ses rapides en cachette
car c’est interdit
de risquer la vie pour la beauté
mais interdit est un drôle de mot
on inter-dit, moi je dis, seul•e, sans mot, sans pancarte
ou plutôt j’interne-dis
de nos voix du dedans, ce qu’on entend toustes sans son, ce qu’on sait en ressentant l’Autre, interne-intereliance
j’internedit ce qu’Il, Elle, le Fleuve, m’internedit :
que le fleuve soigne
si je touche des sens
si je suis l’attention
plus une danse que de la prudence
comme j’aimerais jeter le maillot de bain dans les vagues interdites
fesses humides sur ma roche de mousse
ce qui est socialement acceptable ou pas est très bizarre si on vit à coeur grand ouvert
je refuse de refermer de nouveau
j’aime trop pleurer que les couchers de soleil, les sourires et babounes des inconnu•e•s, les chiens-saucisse et les escargots traversant la nuit par nuées blanches courageuses, sont trop beaux, belles, belleaux…
je vivrai sans armure
comme le héron du matin je lave mes plumes
et si ça prend toute l’avant-midi
et si je continue demain
et si ça prend toute la vie
à recommencer encore et encore
et si tu me comprends pas
apprends le chant des oiseaux
et si je suis un jour si propre qu’on me confond avec l’eau
et si je suis le fleuve
vague en vague vents en vents
des rapides à tout l’estuaire
le bas, la Gaspésie, la haute, le golfe, les îles
jusqu’au bout
la mer
les fonds marins
savent
pourquoi
on court
on suit le courant en courant
des rapides
jusqu’au bout
vers eux
comme si on ne savait pas déjà
qui on est
au fond
l’eau qui court s’évapore nuage et tombe
quand je pense que je ne sais plus
quand je pense que je ne saisis plus le fil, la Vie
quand je pense que je ne sais plus le but, la direction, le sens
alors je vais au Fleuve
je m’y absorbe
jusqu’au bout
et il me rappelle
que je sais déjà
que je n’ai rien à saisir, qu’à laisser couler
que le sens est là
que je suis déjà
le courant qui nous porte
le sens du courant
son chemin
jusqu’au bout
l’origine
le cycle
le temps
que je n’aie rien à faire de plus
que de laver mon plumage
à coeur ouvert
jusqu’au bout
À Verdun, on a un voisin.
Un très vieux voisin.
Il était là avant le Bénélux, avant les soirées salsa du samedi, les poutines de Normand et les pointes de pizza à dix piasses.
Avant les tours avec vue. Avant qu’on commence à vendre le soleil par étage.
Le fleuve.
Il a le visage tanné par les hivers et des rides où l’on a tracé nos rues et nos sentiers.
On a bâti Verdun jusque dans les plis de son visage, le visage d’un vieux qui commence à être écœuré de payer notre progrès.
Bien avant la Conquête, ses rives accueillaient déjà le passage et l’échange entre les peuples autochtones.
Depuis, il a vu les ouvriers rentrer avec la fatigue collée aux mains, les familles débarquer avec l’espoir de se faire une vie et les loyers monter plus vite que l’eau.
Verdun oublie vite.
Le fleuve, lui, garde les reçus.
C’est la mémoire liquide du quartier : Il conserve nos souvenirs, mais aussi les preuves.
Il a vu les amoureux s’embrasser derrière un buisson avec assez d’entrain pour faire rougir les feuilles.
Il a vu les enfants lancer leurs pierres et compter chaque ricochet comme une victoire pour l’humanité.
L’été, le vieux voisin ouvre sa cour arrière à tout le monde.
Son eau nous berce, nous enlace.
On sait que tout va bien aller.
On l’aime, notre vieux voisin.
Même avec cette odeur de vieux fond de vase.
Mais certains jours, les bras qui nous caressent deviennent des menottes.
Avec le fleuve, tu ne négocies pas plus qu’avec la glace noire.
Quand ça part, ça part.
Ta confiance ne pèse plus lourd qu’une pierre plate après son dernier ricochet.
Notre voisin porte aussi la misère du quartier.
Les tentes montées à l’écart.
Ceux qui veulent se souvenir. Et ceux qui paieraient cher pour oublier.
On regarde tous la même eau, mais on n’a pas tous la même soif.
Et le fleuve nous reçoit.
Il ne demande pas d’adresse.
Il écoute.
C’est peut-être pour ça qu’on lui en demande autant.
On jette nos déchets dans le fleuve comme si le courant était une absolution.
Il garde les souvenirs, mais aussi les preuves : nos canettes, nos mégots, les restes des partys d’ados.
On l’appelle une richesse naturelle.
Mais on le traite comme une poubelle existentielle.
On y jette nos excès, nos solitudes, nos peurs et nos reproches, nos promesses d’ivrogne.
Aujourd’hui, le vieux voisin tousse sur son balcon. Pis y tousse fort.
Une toux grasse et sèche, nourrie par nos moteurs, étouffée par la fumée de nos ambitions.
Le fleuve nourrit nos vies. On lui redonne nos déchets.
C’est pas un échange. C’est une dette.
Faudrait pas prendre son silence pour un consentement.
La patience du fleuve paraît immense, mais la patience n’est pas une ressource renouvelable.
On parle de sa protection.
On consulte et on promet.
On protège le fleuve à grands coups d’épée dans l’eau, puis on se félicite d’être mouillés.
Ça fait du bruit. Mais une fois séché, il porte encore les mêmes blessures.
On veut « mettre le fleuve en valeur ». C’est comme mettre sa grand-mère dehors, puis accrocher son portrait dans le salon pour montrer à quel point on l’aimait.
On le photographie comme un paysage, puis on l’abandonne comme un problème.
On parle de tout ce que le fleuve vaut. Jamais de tout ce qu’on lui doit.
Chaque projet veut nous rapprocher de l’eau, mais c’est souvent l’eau qui finit avec moins d’espace.
À force de nous rapprocher du fleuve, on finit par lui marcher dessus, et nous sommes la patte de table où il se cogne les orteils.
L’horizon est coupé en pieds carrés pour vendre le soleil par étage.
Mais on ne peut pas mettre le ciel dans une boîte aux lettres.
Et malgré tout, le vieux voisin reste là. Il continue d’ouvrir sa cour, d’émerveiller, d’offrir un banc aux solitaires et un horizon aux découragés.
Chaque vague qui frappe la rive, c’est le vieux voisin qui cogne à la porte.
Écoutez-le.
C’est le rire des enfants, les amours buissonnières, les pique-niques de fin de semaine, les bouteilles sans lendemain, les tentes de la vie, les nouveaux arrivants, les tours qui se regardent pousser dans son reflet.
C’est tout ce que Verdun aime.
Et tout ce qu’elle abandonne.
Verdun oublie vite.
Le fleuve, lui, garde les reçus.
Et dans le grand livre de sa mémoire liquide,
notre dette continue de couler.
Désolé
La commande
Est en souffrance
La poésie n’est pas venue
Des voix l’ont intimidée
Des professeurs de création
Des membres du comité
On prit place dans ma tête
L’esturgeon est un poème
Pris dans la gorge d’un grand héron
Les idées ne manquent pas
C’est ça le problème
À attendre l’inspiration
Assis devant l’écran tous les jours
Poète forçat poème forceps
Un poème en bouts de cigarettes
Empoisonnerait l’audience
Un poème en carmentine d’Amérique
Détruirait un habitat déjà menacé
Un haiku sur le fleuve
Comment rentrer un trois-mâts
Dans un flasque de gin québécois ?
Un poème tout en chiffres ?
20% de l’eau douce du monde
Le fleuve compose 2,66% de mon sang
500 litres d’eau polluée par mégot
258 l’année du supplice de Saint-Laurent
1197 kilomètres entre source et estuaire
2 à 20 mètres de profondeur entre Montréal et Québec
388 espèces d’oiseaux
6137 litres en 12 secondes pour remplir un Canadair
30 pages de poésie écrites en 1961
L’ode au Saint-Laurent
Défie mon souffle mon âme
À la lire encore et encore
Chaque page me fait oublier la précédente
Gatien Lapointe l’a écrite à Paris
Le poète s’ennuyait-il du Québec ?
Du fleuve du paysage ?
Si j’attrapais au vol un poème
Comment ne pas citer ses mots
‘Le cœur plein d’énigmes
Je rêve d’un ciel bleu’
Ça vieillit mieux
Qu’une utopie détournée
Mutée à but lucratif
Le poème n’a pas émergé
Malgré mes lectures sur Saint-Laurent
Trésorier de Rome
Immolé pour redistribution d’avoirs
Patron des pompiers
Patron des avions-citernes
Mais je m’égare
Je délire
Je dérive
Trop d’idées
Mon cerveau est un courant
Discontinu
L’amnésie instantanée
Puissance hypnotique du fleuve
Les mots d’Héraclite
Des nanowatts
La toponymie la mnémotechnie
La géographie humaine
Des noms autochtones
Grand cours d’eau
Kaniatarowanenneh en mohawk
Wepistukujaw Sipo en innu
Le chemin qui marche
Magtogoek en algonquin
Grande rivière
Laooendaooena en huron-wendat
Kchitegw (tsé tègue) en abénakis
Là-bas où l’eau fait des mouvements/tournures
Wahsipekuk en wolastoqey
11 août date de tombée
Lendemain du martyre de Lorenzo
Ciel embrouillé
Un mauvais pressentiment
Ombre ce texte
Une immolation
Est-ce le contraire d’un baptême ?
Du cœur au cœur
Du fleuve au sang
Le souvenir de Marie m’inspire
Pas la mère du petit Jésus
Uguay du nom de son grand-père
Dans la mire d’un cancer terminal
Elle crée des poèmes puissants
À les lire, j’ai la chair de poule
J’arrête ma machine à mots
Un pas après l’autre
Lentement
Au Parc des Rapides
Derrière un arbre
Soudain
Me fixe un cardinal rouge
(Mini-Zine inspiré par l’œuvre participative Plonge! présentée par Les Bibliothèques de Verdun dans le cadre du Festival Verdun-sur-Fleuve | Été 2026; Pour voir l’œuvre imprimée incluant l’abécédaire illustré, visitez la Bibliothèque Jacqueline-de-Repentigny)

ABÉCÉDAIRE
A : Ancre
B : Bouée – Baleine
C : Canoé
D : Dauphin
E : Esturgeon
F : Fillet
G : Glace
H : Hippocampe
I : Ile
J : Jouets
K : Kayac
L : Lunettes
M :Méduse
O : Océans
P : Pieuvre
Q : Quai
R : Requin – Rapides sur le surf
S : Sirène
T : Transat
U : Urgence
V : Voie
W : Whiskey – W alphabet nautique
X : XXL
Y : Yatch
Z : Zoologique
Auteur·ices ayant participé à la lecture publique | 15 août 2026

Haut : Duane Boisclair, Ariane Perras, Rodrigo Sandoval, Jean-François Parent, Isabelle Jetté, Lou Pineault
Bas : Diane Norman, Anne Bergeron-Langlois, Carole Daoust, Rose Bayle, Noëlla Groleau (pour Sophie Racine)
La programmation du Festival a été entièrement créée par des bénévoles de Demain Verdun
avec la contribution de ses différents partenaires.



